Pierre-Cyrille Hautcœur : « Malgré des erreurs, le New Deal a su donner confiance à la société américaine »

Chronique. Le rythme élevé des réformes lancées par le président américain, Joe Biden, et l’ampleur de son plan d’investissement ont amené à parler d’un nouveau New Deal − le programme lancé par le président Roosevelt en 1933, au plus profond de la crise de 1929. La crise sanitaire liée au Covid-19 et la crise environnementale, après la grande crise financière de 2010, conduisent même certains à parler de la fin de l’ère du néolibéralisme.

Mais interpréter rétrospectivement le New Deal comme une relance keynésienne, ou comme l’application de principes planificateurs à l’économie américaine, ne correspond pas tout à fait à la réalité : les déficits budgétaires furent volontairement limités au début du New Deal, tandis que les tentatives planificatrices furent contrées par la Cour suprême et restreintes à quelques secteurs. A bien des égards, le New Deal fut peu cohérent, juxtaposant des politiques aux principes contradictoires, même s’ils avaient en commun l’idée puissante que davantage de démocratie permettrait la reprise économique.

Plus important encore : les politiques « réussies » du New Deal ne peuvent pas être simplement reprises aujourd’hui, car le contexte a changé, comme les objectifs. Mais ce que nous permet de comprendre l’historiographie du New Deal, c’est que des alliances politiques larges peuvent donner une impulsion telle que, malgré des erreurs, des contradictions ou des insuffisances, une dynamique durable peut être lancée.

Lire la chronique d’Alain Frachon : « On croyait avoir Papy Biden, on a le Popeye de la relance budgétaire »

Les auteurs réunis par Romain Huret, Nelson Lichtenstein et Jean-Christian Vinel dans Capitalism Contested : The New Deal And Its Legacies (University of Pennsylvania Press, 2020) nous montrent que les réformes du New Deal étaient ancrées dans plusieurs traditions critiques du capitalisme américain d’alors.

Ainsi, face aux très grandes entreprises, dont l’émergence est perçue, depuis la fin du XIXe siècle, comme une menace pour la démocratie, deux approches sont possibles : celle des lois antitrust, pouvant aller jusqu’à des démantèlements, était privilégiée avant 1914 ; celle de la concertation régulée (proche des corporatismes européens), prônée par le président Hoover, est d’abord reprise par les « planistes » de l’équipe Roosevelt, qui obtiennent néanmoins le soutien de grands patrons, comme celui de General Electric, partageant leur foi dans les économies d’échelle techniques et organisationnelles.

Corporatisme et népotisme

Mais quand, en 1935, la Cour suprême annule, au nom de la concurrence, le National Industrial Recovery Act, qui organisait cette concertation planifiée, Roosevelt doit répondre par la loi Wagner [juillet 1935] qui protège la vie syndicale et donne aux travailleurs coalisés des droits inconnus jusque-là, faisant des syndicats à la fois des contrepouvoirs et des interlocuteurs des patrons. Cette protection des salariés va assurer une redistribution des gains de productivité pour plusieurs décennies.

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via LeMonde

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