Q’eswachaka, le dernier pont inca du Pérou

Assises en tailleur, en surplomb du canyon, une cinquantaine de femmes font tourner dans leurs mains de longs brins de paille. Elles ont l’art de manier cette herbe très résistante, la q’oya ichu, facile à trouver dans ces zones humides des Andes : écraser les brins avec une pierre polie, les humidifier pour les assouplir et les tresser en les faisant rouler au creux de la paume. Elles s’en serviront ensuite pour tisser les cordages (q’eswas) d’un ouvrage d’exception, hérité de l’Empire inca, il y a plus de six cents ans : un pont conçu en fibres végétales, tendu au-dessus du canyon de l’Apurimac.

Une fois terminée, la passerelle en question fera presque 30 mètres de long sur 1 mètre de large, et se balancera à une vingtaine de mètres au-dessus des eaux vertes et puissantes du fleuve. Autour, le paysage est tout aussi grandiose : les montagnes escarpées plongent vers les gorges de l’Apurimac (« le dieu qui parle », en quechua, l’idiome autochtone de ces régions d’altitude). Sur les plateaux alentour se déploient les zones agropastorales et les enclos en pierre des troupeaux d’alpagas. Nous sommes ici à 3 700 mètres d’altitude, sur une terre aux traditions multiséculaires. L’une d’elles veut que ce pont, le dernier du genre au Pérou, soit détruit, puis remplacé d’année en année, après la saison des pluies, au mois de juin. A chacun sa mission : aux femmes le tressage des cordes, aux hommes le montage, une opération à hauts risques.

Esperanza Chapi, une mère de famille, est venue avec sa fille adolescente, Rosalia, et sa mère de 70 ans. Comme les autres femmes des quatre villages du secteur, qui regroupent plus de huit cents familles au total, elles ne manqueraient pour rien au monde ces quatre jours de travail et de festivités. « Cette tradition est unique, il faut la conserver », insiste Esperanza.

Le rituel a ses usages, ses codes. L’un d’eux veut que seuls les hommes soient autorisés à descendre au fond du canyon. Les habitants pensent que la présence des femmes pourrait bouleverser le bon déroulement des opérations… Il leur faut donc rester à leur poste, parées d’habits de fête, jupes brodées aux couleurs chatoyantes, et tisser, encore et encore. Leurs mains rougies sont percluses d’ampoules, mais aucune ne se plaint. « On nous enseigne la technique au collège. Tous les ans, on fabrique une maquette à l’identique du modèle réel, et c’est ainsi qu’on apprend », dit la jeune Rosalia, tout en remettant son ballot de pailles torsadées aux hommes chargés de les rassembler, puis de les transporter en contrebas.

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via LeMonde

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