Que disent les nouveaux e-mails rendus publics sur l’origine du SARS-CoV-2 ?

Au début de la pandémie, les instances de santé américaines ont-elles caché au grand public que le SARS-CoV-2 pouvait provenir d’un laboratoire ? C’est la conclusion que certains tirent d’un document d’une dizaine de pages rendu public le 11 janvier 2022 par le Parti républicain, visant Anthony Fauci, directeur de l’Institut national des maladies infectieuses américain (Niaid), principal responsable de la gestion de la pandémie aux Etats-Unis.

« Nous avons mis en ligne des e-mails jusqu’alors inédits, montrant que le Dr Fauci a dissimulé des informations à propos d’une origine du Covid-19 en provenance du laboratoire de Wuhan, et intentionnellement minimisé la thèse d’une fuite de laboratoire. »

Cette publication survient alors que le Dr Fauci, auditionné au Sénat américain, accuse les Républicains d’encourager les « détraqués » à le menacer de mort en propageant depuis des mois des accusations mensongères à son propos.

Que contiennent ces documents ?

Le dossier mis en ligne contient neuf courriels, reçus ou émis par des responsables de l’Institut national américain de la santé (NIH), principale agence de recherche médicale, notamment le généticien Francis Collins. La plupart remontent au tout début février 2020, quand plusieurs experts internationaux en virologie, immunologie, et biologie évolutionnaire se sont réunis en téléconférence pour discuter de l’origine possible du virus du SARS-CoV-2.

Ces courriels avaient déjà été obtenus par le Washington Post et Buzzfeed en juin 2020, mais une partie du contenu était alors caviardée : ils sont désormais partiellement ou complètement retranscrits. Deux éléments en ressortent :

  • Comme le montraient déjà plusieurs e-mails rendus publics, la thèse d’un virus « sorti » d’un laboratoire était dès le début prise au sérieux par les experts, et même parfois jugée plus probable qu’une zoonose (maladie transmise d’un animal à l’homme). « Pour moi, c’est du 70-30 ou 60-40 », écrivait ainsi le virologue Michael Farzan, le 1er février 2020.
  • Le NIH a fait pression pour que cette piste soit disqualifiée, via des publications scientifiques ou des communications de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Il l’a même réduite à une « théorie du complot très destructrice », estimant qu’elle causerait du tort à la recherche scientifique.
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Que sait-on de l’authenticité de ces e-mails ?

Ils ont été obtenus dans le cadre du Freedom of Information Act, loi sur le droit à l’information qui oblige les agences fédérales américaines à partager leurs documents à quiconque en fait la demande.

Aucun de leurs auteurs n’en a contesté l’authenticité. Le virologue Robert Garry a confirmé être le signataire de l’un d’eux auprès de The Intercept, mais assure qu’il est présenté « hors contexte ». La teneur générale des échanges corrobore le récit qu’en avait déjà fait l’un des intervenants, l’infectiologue britannique Jeremy Farrar, directeur du fonds caritatif médical Wellcome Trust, dans son livre Spike : The Virus vs. The People (Main édition, 2021, non traduit), coécrit avec la journaliste Anjana Ahuja.

Il y explique qu’une réunion entre experts s’est bien tenue le 1er février à distance, une semaine après l’entrée de Wuhan (Chine) en confinement, pour évoquer l’hypothèse d’un virus issu d’un laboratoire, avec une dizaine de scientifiques occidentaux.

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Pourquoi ces échanges semblent-ils embarrassants ?

En mars 2020, Francis Collins qualifiera sur son blog de « scandaleuse » la thèse d’un virus sorti d’un laboratoire. Anthony Fauci affirme à une dizaine de reprises que le SARS-CoV-2 ne peut être que d’origine naturelle. Or ces échanges montrent que les hauts responsables américains ont volontairement minimisé la piste du laboratoire, pourtant soulevée lors de ces discussions de février.

De même, plusieurs des scientifiques cités cosigneront, en mars 2020, dans Nature Medicine, un article assénant qu’« il est improbable que le SARS-CoV-2 ait émergé à travers des manipulations en laboratoire de coronavirus de type SARS-CoV ». Pourtant, les échanges dévoilés par le Parti républicain montrent qu’ils penchaient initialement pour cette thèse.

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Pourquoi la piste d’un virus sorti d’un laboratoire a-t-elle été envisagée ?

Les microbiologistes consultés sont interloqués par une caractéristique du SARS-CoV-2 : une séquence génétique atypique chez les coronavirus, son site de clivage de furine, le rendant particulièrement transmissible à l’homme. Plusieurs doutent que sa présence puisse résulter d’une évolution naturelle, et évoquent la thèse d’un virus né en laboratoire, probablement accidentellement au contact de tissu humain, ou dans le cadre d’une expérience de franchissement d’espèce mal maîtrisée.

Le virologue Robert Garry écrit ainsi dans ces courriels qu’il « n’arrive pas à concevoir un scénario plausible [pour la thèse d’un virus] naturel ». Le microbiologiste Andrew Rambaut confie que, du point de vue de la biologie évolutionniste, le site de clivage à la furine est « hautement inhabituel », et suggère que seuls les virologues de Wuhan détiennent l’explication.

Pourquoi cette piste a-t-elle été minimisée ?

Ces e-mails ne permettent pas de répondre à cette question, faute d’avoir l’intégralité des discussions. Deux grandes lectures s’opposent : les Républicains évoquent une dissimulation volontaire par les hauts responsables américains, qui pourrait s’expliquer par des liens embarrassants avec Wuhan. Alors que pour les soutiens d’Anthony Fauci, comme Jeremy Farrar, il s’agit d’une évolution du consensus, motivée par des raisons scientifiques comme politiques.

  • Selon la thèse républicaine, une manœuvre de Fauci, trop lié au laboratoire de Wuhan

Ce que les experts comme le grand public ignorent lors de la réunion de 2020, c’est que le NIH finance depuis 2015 des travaux virologiques à Wuhan, et qu’en avril 2018, l’ONG EcoHealth a proposé au gouvernement américain un projet baptisé « Defuse » consistant à « désamorcer la menace des coronavirus de chauve-souris », contre un financement de 14 millions de dollars (12,22 millions d’euros). Il prévoit d’évaluer les risques de franchissements d’espèce en « introduisant des sites de clivage spécifiquement appropriés aux humains » et de les tester sur des souris transgéniques. Le laboratoire de Wuhan est cité parmi les instituts collaborateurs.

Jugé trop risqué, ce projet a été refusé par l’Agence des projets de recherche avancée en défense (Darpa), le bras scientifique de l’armée américaine, mais le NIH a accordé un financement à EcoHealth Alliance, avec une sous-subvention à l’institut de virologie de Wuhan, pour étudier les coronavirus de chauve-souris, a fini par admettre l’agence américaine.

Ce lien pourrait, selon la thèse républicaine, expliquer la communication très orientée d’Anthony Fauci et du NIH en 2020. Depuis, ces derniers se sont retournés contre EcoHealth Alliance et exigent des explications sur la sécurité du laboratoire de Wuhan, jugée défaillante.

  • Selon la thèse démocrate, un manque de preuve et la crainte d’une guerre

Dans son livre, Jeremy Farrar décrit plutôt un changement d’avis collectif. Il y confirme que plusieurs scientifiques présents le 1er février 2020 au téléphone penchaient initialement pour un virus sorti d’un laboratoire, mais que les échanges ont fait évoluer le consensus général vers la zoonose.

Un raisonnement par l’absurde s’impose alors : pourquoi aller chercher un virus aussi méconnu que le RaTG13, qui n’a même pas encore été décrit dans la littérature scientifique, pour faire des expériences, alors que le réflexe serait plutôt d’aller chercher un pathogène déjà bien connu et maîtrisé ? Comme le formule le microbiologiste Kristian Andersen, cela ne colle pas car « les scientifiques sont paresseux ».

Parmi les plus fervents opposants à la thèse du virus né d’une intervention humaine figure le virologue néerlandais Ron Fouchier, lui-même à l’origine, en 2012, d’un « supervirus » H5N1 mutant controversé dans la communauté scientifique. Dans ces courriels, il qualifie la thèse de l’origine humaine de « théorie du complot » qui « ferait un mal inutile à la science en général et à la science en Chine en particulier ». Une charge qui a, semble-t-il, convaincu. A l’issue de cette téléconférence d’une heure, Jeremy Farrar explique aux responsables américains qu’il est désormais partagé à « 50-50 », tout en envisageant que le mystère puisse ne jamais être levé.

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Plusieurs des scientifiques présents poursuivent leur réflexion dans le cadre d’un article, « Proximal Origins », publié un mois plus tard dans Nature Medicine. Tout en relevant la singularité du site de clivage de furine, ils concluent finalement que celui-ci peut aussi être apparu naturellement, et qu’après examen des hypothèses, la thèse de la zoonose est la plus probable. « Nous étions parmi les premiers à prendre très au sérieux une connexion avec le laboratoire. Néanmoins, nous n’avons trouvé aucune preuve. C’est encore vrai aujourd’hui », expliquait déjà l’immunologiste Kristian G. Andersen en mars 2021. « Ma première impression et celles des autres à propos de la furine était fausse, confirme aujourd’hui Robert Garry à The Intercept. C’est comme ça que la science fonctionne. Personne ne cherchait à tromper le public. Notre meilleure analyse est dans “Proximal Origins”, elle tient très bien. »

A en croire M. Farrar, cette évolution du consensus arrangeait par ailleurs les responsables sanitaires américains, inquiets par les saillies populistes de Donald Trump et sa rhétorique anti-Chine nourrie de « virus chinois ». Plusieurs experts craignaient une guerre entre les deux superpuissances, et la théorie du virus né en laboratoire était perçue comme explosive. Dans un courriel du 2 février, Francis Collins l’associe ainsi aux « voix de la conspiration » potentiellement dangereuses pour « la science et l’harmonie internationale ».

Ces courriels prouvent-ils que le virus provient du laboratoire de Wuhan ?

Non. « Ils ne révèlent pas qu’une origine en laboratoire aurait été cachée, ils confirment que certaines des personnes, qui aujourd’hui rejettent avec véhémence cette hypothèse, l’ont considérée sérieusement en janvier-février 2020. Mais ça ne dit rien de l’origine en elle-même », précise au Monde Florence Débarre, chercheuse en biologie évolutive au CNRS.

En effet, si l’intervention humaine n’est plus exclue, la question n’a toujours pas été tranchée scientifiquement, et la découverte de nouvelles souches de coronavirus encore plus proches du SARS-CoV-2, comme le BANAL-52 découvert au Laos, plaide pour la piste d’une évolution naturelle. « Nous poursuivons nos réunions mensuelles internationales pour essayer d’élucider l’origine de ce virus, explique Virginie Courtier, directrice de recherche et généticienne au CNRS. Les nouvelles séquences de virus échantillonnés au Laos et au Sud-Ouest de la Chine devraient pouvoir nous aider à en savoir plus, mais les analyses prennent du temps. »

Le nanobiologiste Michael J. Allen rappelle ainsi l’importance de rester « extrêmement prudent, car il y a beaucoup de politique en jeu ici. Les parties [du texte] qui demeurent caviardées sont les plus dérangeantes, elles n’ont aucun sens et aucune conclusion ne peut être tirée tant que leur contenu n’aura pas été révélé ».

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via LeMonde

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