Rony Brauman : « L’ingérence n’est pas un droit, mais une pratique réservée aux plus forts »

Rony Brauman, directeur d’études au Centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires de Médecins sans frontières, à Paris.

Entré à Médecins sans frontières (MSF) en 1978, Rony Brauman est ancien président de MSF (1982-1994) et directeur d’études au Centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires (Crash) de MSF. Il est l’auteur de nombreux ouvrage, dont Penser dans l’urgence (Seuil, 2006) et Guerres humanitaires ? Mensonges et intox (Textuel, 2018). Alors que MSF vient de célébrer ses 50 ans, il esquisse un bilan de l’action humanitaire internationale.

Médecins sans frontières a 50 ans. Peut-on rappeler comment est né le mouvement humanitaire médical ?

Médecins sans frontières a été créée le 22 décembre 1971 de la réunion de deux groupes : des médecins ayant travaillé au Biafra en guerre [1967-1970] et un groupe plus hétérogène de médecins et de journalistes qui s’étaient portés volontaires pour le Pakistan oriental lors du cyclone de 1970, sans pouvoir y aller. Ceux qu’on appelle les « Biafrais », le groupe le plus emblématique, avaient travaillé pour la Croix-Rouge française, sous l’égide du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), et s’étaient sentis limités dans leur action au Biafra du fait que le secours médical n’était qu’une activité parmi d’autres, avec l’assistance alimentaire, la visite aux prisonniers… Les « Biafrais » ont donc eu l’idée de créer une organisation médicale à visée humanitaire, ce qui n’existait pas.

Et du Biafra est née l’idée d’« ingérence humanitaire » ?

Non, la notion de « devoir d’ingérence » a été inventée plus tard, à la fin des années 1970, par Jean-François Revel et Olivier Todd. La formule désignait alors une obligation morale et une pratique de solidarité des intellectuels de l’« Ouest » envers leurs homologues du bloc de l’« Est ». Ce n’est que dans les années 1980 que l’« ingérence humanitaire » fait son entrée sur la scène publique, pour désigner, cette fois, l’entrée illégale et pacifique d’équipes médicales dans des zones de guerre, et la dénonciation publique des violences de masse. Ses principaux promoteurs ont été Bernard Kouchner et le juriste Mario Bettati. Je m’y reconnaissais à l’époque et ne l’ai critiquée que lorsqu’elle est devenue, dans les années 1990, la justification d’interventions armées.

Comment MSF a-t-il commencé son essor ?

C’est dans le contexte de la guerre froide, en fait une guerre « chaude » dans le tiers-monde, que les médecins ont acquis une certaine légitimité. La fin des années 1970 a été marquée par une série de conflits, avec cinq foyers principaux (Amérique centrale, Asie centrale, Asie du Sud-Est, Corne de l’Afrique et Afrique australe). Entre 1976 et 1982, le nombre de réfugiés dans le monde, indicateur très significatif, est passé de 3 millions à 12 millions, la majorité étant regroupée dans des camps. Dans ces circonstances, la mise en place de structures médicales était particulièrement indiquée. MSF opérait donc à la fois dans les zones de guerre et dans leur périphérie immédiate avec les réfugiés.

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via LeMonde

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