« Tant que les services de renseignement ne seront pas démantelés, il n’y aura pas de transition sérieuse en Syrie »

Ugur Üngör est professeur à l’université d’Amsterdam, spécialiste du génocide et des violences de masse, chercheur à l’Institut néerlandais de documentation sur la guerre (NIOD). Il est l’auteur de Paramilitarism. Mass Violence in the Shadow of the State (« paramilitarisme, violences de masse à l’ombre de l’Etat » ; Oxford University Press, 2020, non traduit) et, en mai, avec Jaber Baker, De Syrische goelag. De gevangenissen van Assad, 1970-2020 ( « le goulag syrien, les prisons d’Assad » ; Boom Publishers Amsterdam, non traduit). Son prochain un ouvrage sur les chabiha, ces gangs armés à la solde du régime de Damas, paraîtra en 2023 : Assad’s Militias and Mass Violence in Syria (Cambridge University Press).

 « Entends-tu » (2011), dessin et encre, de l’artiste syrien Mohamad Omran.

Qu’est-ce qui caractérise les gangs armés à la solde du régime, les chabiha ?

Les chabiha n’ont ni drapeau, ni uniformes, ni structure hiérarchique et leurs rapports avec le pouvoir sont informels. En fait, tous ceux qui n’appartiennent pas à l’armée, aux moukhabarat [les services de renseignement], à la police ou aux forces spéciales, mais portent des armes au nom [du président Bachar Al-]Assad, peuvent être appelés « chabiha ». Ils ont infiltré les pouvoirs locaux, tiennent les filières du crime organisé et se servent de la protection de l’Etat pour étendre leur contrôle et terroriser. Jusqu’au soulèvement de mars 2011, les chabiha désignaient surtout des alaouites [membres d’une secte longtemps réprimée, tardivement ralliée au chiisme, dont se revendiquent les Assad] dans le fief de la famille Assad [sur la côte, entre Tartous et Lattaquié, et dans l’arrière-pays montagneux]. Ce qualificatif s’est ensuite étendu à tout homme armé, en tenue civile, qui attaquait les manifestants.

D’où vient le terme « chabiha » ?

Ce n’est pas un terme académique, mais un mot issu du dialecte arabe syrien – proche de chabaha, qui signifie « fantôme » –, apparu après le coup d’Etat de Hafez Al-Assad [père de l’actuel président], en 1970. Il désignait alors les milices sous les ordres [de son frère et rival Jamil Al-Assad, puis sous ceux] du clan, en général. Les Syriens les identifiaient grâce à leurs Mercedes noires aux vitres teintées [modèle « Shabah », autre explication avancée pour leur nom], qui semaient la panique.

Comment ce phénomène s’est-il développé ?

A partir de 1975, année du déclenchement de la guerre civile au Liban voisin, et avec l’entrée des troupes syrienne dans ce pays [en 1976], la contrebande a prospéré à partir de la côte libanaise, [dans les lieux tenus par des milices chrétiennes libanaises prosyriennes] du port de Beyrouth. L’armée a favorisé les trafics en tous genres, en échange d’un lourd pourcentage prélevé sur les marchandises revendues ensuite sur le marché syrien. Ces ressources ont commencé à se tarir en 1990, quand la paix est revenue au Liban. Les chabiha ont alors commencé à se livrer à des luttes internes, ainsi que me l’ont raconté des habitants de Lattaquié : ils s’éliminaient les uns les autres, dans une spirale de vendettas. Il a fallu l’intervention de Hafez Al-Assad pour y mettre fin. Après la mort de ce dernier, en 2000, la première décennie de pouvoir de Bachar Al-Assad s’est caractérisée par une libéralisation économique qui, plus que jamais, a placé les chabiha au-dessus des lois.

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via LeMonde

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