Ukraine : Vladimir Poutine impose son calendrier à Joe Biden

Vladimir Poutine (gauche), et Joseph Biden sur une image composite.

L’entretien entre les présidents américain et russe, jeudi soir 30 décembre, ouvre une nouvelle séquence diplomatique, deux semaines après les exigences sans précédent adressées par Moscou à l’OTAN, destinées à redéfinir l’architecture de la sécurité européenne. Vladimir Poutine et Joe Biden ont discuté par téléphone de cet unique thème pendant cinquante minutes, pour tenter de désamorcer des tensions inédites depuis la fin de la guerre froide, résultant du déploiement par Moscou de plus de 100 000 militaires le long de la frontière ukrainienne.

M. Poutine avait demandé qu’un appel téléphonique soit organisé cette semaine. M. Biden, qui estime que rien ne remplace les conversations directes entre chefs d’Etat, y a aussitôt consenti. Les deux chefs d’Etat s’étaient entretenus pour la dernière fois le 7 décembre lors d’une vidéoconférence qui s’est terminée par un engagement à reprendre les discussions diplomatiques, mais en l’absence de signaux de désescalade sur le terrain. Cette semaine, les Etats-Unis ont d’ailleurs pour la première fait voler à deux reprises au-dessus de l’Ukraine un avion de guerre électronique et de renseignement américain Jstars, afin de collecter des données sur les mouvements au sol des troupes russes.

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Joe Biden s’entretient au téléphone avec Vladimir Poutine au sujet de l’Ukraine, à Wilmington (Etats-Unis), le 30 décembre 2021.

Selon le communiqué très succinct publié par la Maison Blanche peu après la conversation, « Le président Biden a exhorté la Russie à désamorcer les tensions avec l’Ukraine. Il a précisé que les Etats-Unis et leurs alliés et partenaires réagiraient de manière décisive si la Russie envahissait davantage l’Ukraine. » Une référence à l’annexion de la Crimée en 2014 et au soutien militaire apporté aux séparatistes du Donbass. « Des progrès substantiels dans ces dialogues ne peuvent se produire que dans un environnement de désescalade plutôt que d’escalade », indique le communiqué. Moscou a précisément tablé sur l’escalade militaire, articulée avec l’exigence de concessions immédiates de la part de l’OTAN, pour forcer Washington à entamer un dialogue sur la sécurité en Europe.

Publié plus tard dans la soirée, le communiqué plus substantiel du Kremlin rappelle les exigences russes : « Il a été souligné [durant la conversation] que le résultat du travail conjoint devrait être de solides garanties juridiques excluant l’élargissement de l’OTAN vers l’est et le déploiement de systèmes d’armes offensifs à proximité immédiate des frontières russes. » Indiquant que « la conversation a été franche et pragmatique et, bien sûr, utile aux deux parties », le communiqué suggère avoir obtenu une concession américaine, du fait que « Washington n’a pas l’intention de déployer des armes de frappe offensives sur le territoire de l’Ukraine ». Mais menace aussi de « rupture complète des relations russo-américaines » si Joe Biden commettait la « grave erreur » d’introduire des « sanctions à grande échelle contre la Russie en cas d’escalade autour de l’Ukraine ».

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Sur les ondes de la radio d’Etat Mayak, le conseiller diplomatique du président russe Iouri Ouchakov a dévoilé une partie de l’argumentaire russe. Selon lui, « Vladimir Poutine a plusieurs fois signalé au cours de l’entretien avec son homologue américain que la Russie se comportera de la même manière que les Etats-Unis si des armes offensives étaient déployées à proximité de ses frontières ».

Une femme soldat ukrainienne se repose, près d’une position de combat sur la ligne de séparation avec les rebelles pro-russes, dans la région de Donetsk (Ukraine), le 30 décembre 2021.
Un soldat ukrainien sur la ligne de séparation avec les rebelles pro-russes, dans la région de Donetsk (Ukraine), le  30 décembre 2021

Efforts pour marginaliser les Européens

Dans ce dialogue, initié par un pays aspirant à regagner son statut de superpuissance à parité avec les Etats-Unis, la volonté de symétrie s’accompagne d’efforts pour marginaliser les Européens. A la mi-décembre, le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell avait suggéré à Moscou que l’Union européenne (UE) doit être impliquée dans les négociations sur l’architecture de sécurité européenne. Le 18 décembre, le vice-ministre russe des affaires étrangères Sergueï Ryabkov répondait sur l’agence officielle TASS que l’objectif était de s’entretenir exclusivement avec Washington. « Nous proposons des négociations sur une base bilatérale avec les Etats-Unis. Si nous impliquons d’autres pays, nous allons tout simplement noyer tout cela dans le débat et le verbiage. »

Une rebuffade plus franche est venue du président de la commission des affaires étrangères de la Douma d’Etat russe Leonid Slutsky. « [Josep Borrell] dit que seuls les gagnants peuvent poser des conditions. Je voudrais demander à M. Borrell qui, selon lui, est le gagnant ? Est-ce l’UE qui a été téléguidée par Washington dans sa prise de décision ces dernières années ? », écrivait mercredi M. Slutsky sur le réseau social Telegram. Et d’asséner : « La Russie discutera avec ceux qui sont réellement capables d’influencer la situation. »

Vladimir Poutine au Kremlin, à Moscou, le 30 décembre 2021.

Cette perception de la géopolitique, où le monde est partagé en « sphères d’influence », domine aujourd’hui au sein de l’élite politique russe. Elle se traduit par la réticence croissante du président russe à participer au « format Normandie » réunissant les chefs d’Etat français, allemand, russe et ukrainien pour trouver un règlement politique à la guerre dans le Donbass. Vladimir Poutine et son entourage considèrent que Kiev a perdu sa souveraineté et reçoit ses ordres de l’ambassade américaine. Dans un article publié sous sa plume en juillet, le président russe écrivait : « Pas à pas, l’Ukraine est entraînée dans un jeu géopolitique dangereux, dont le but était de faire de l’Ukraine une barrière entre l’Europe et la Russie, une anti-Russie que nous n’accepterons jamais. » A défaut de pouvoir demander à Joe Biden que l’Ukraine lui soit rendue, le président russe exige a minima qu’elle ne soit pas défendue.

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via LeMonde

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