Un nouveau carnage attribué à l’Etat islamique au Burkina Faso

Oussou (le prénom a été changé) remercie le ciel d’être encore en vie, mais cherche en vain la trace de ses proches, disparus depuis l’attaque meurtrière qui a frappé sa commune dans la nuit du 11 au 12 juin. Ce soir-là, la ville de Seytenga, dans le nord-est du Burkina Faso, s’est fait encercler par des dizaines d’hommes lourdement armés, affiliés, selon plusieurs sources sécuritaires, à l’organisation Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS).

Vers « 16 ou 17 heures », lorsque les premiers coups de feu retentissent, Oussou réussit à prendre la fuite et observe de loin, impuissant, l’étau djihadiste se resserrer. « Ils bloquaient toutes les sorties de la ville et tuaient tous ceux qui tentaient de s’échapper », raconte le rescapé, aujourd’hui réfugié, comme plus de 3 100 autres personnes, dans la ville de Dori, chef-lieu de la province du Séno, à 47 kilomètres de Seytenga. « Ensuite, ils ont ouvert les portes des maisons une à une et exécuté tous les hommes qu’ils ont trouvés », poursuit le Burkinabé de 30 ans, encore sous le choc après cette attaque à laquelle il a échappé de justesse. Il s’agit de l’un des assauts les plus meurtriers depuis le coup de force du lieutenant-colonel putschiste Paul-Henri Sandaogo Damiba, le 24 janvier.

« Jusque-là, 50 corps ont été retrouvés par l’armée », a fait savoir le porte-parole du gouvernement Lionel Bilgo, lors d’une conférence de presse organisée lundi à Ougadougou, la capitale, avant de prévenir que ce bilan était « peut-être plus lourd ». Plusieurs sources sécuritaires, burkinabées comme internationales, jointes par Le Monde parlent d’un « massacre » ayant entraîné la mort d’au moins 100 personnes.

« Clairement débordés »

Les quelque 15 000 habitants de Seytenga, ville située dans la région dite « des trois frontières » – à cheval sur le Burkina Faso, le Niger et le Mali et épicentre de la menace djihadiste au Sahel –, s’attendaient à une offensive de la part des terroristes. « Le 8 juin, ils ont tué trois habitants et volé notre bétail. Ils nous ont dit qu’ils reviendraient pour nous attaquer », raconte Oussou. La zone est stratégique pour les groupes armés : dernière grande localité avant le Niger, Seytenga est située au bord d’une route où s’organisent les très lucratifs trafics de carburant, de bétail et de motos.

Dans la soirée du 9 juin, des dizaines de terroristes y sont revenus, cette fois pour attaquer le poste de sécurité situé à l’entrée de la ville. Onze gendarmes ont été tués, selon un bilan dressé par les autorités. Au moment de l’attaque, certains parmi les forces de l’ordre avaient réclamé un appui militaire. En vain.

Oussou, comme d’autres sources locales, soutient qu’un renfort terrestre est arrivé à Seytenga le lendemain de l’attaque du poste, pour « ramasser les corps des gendarmes ». Mais, ajoute-t-il, ils sont « repartis quelques heures plus tard avec toutes les forces de sécurité présentes dans la zone, en direction de Dori ».

« S’ils étaient restés à Seytenga, les terroristes n’auraient pas pu tuer autant de personnes dans la nuit du 11 au 12 juin », pense Ahmed Aziz Diallo, ex-député et maire de cette ville. L’élu ne croit plus aux promesses des putschistes, qui s’étaient engagés, dans les semaines qui ont suivi le coup d’Etat, à restaurer une sécurité trop longtemps négligée depuis l’incursion djihadiste dans le pays, en 2016. « En plus d’avoir les armes, les militaires ont eu l’appareil d’Etat. Ils avaient toutes les cartes en main pour améliorer la réponse sécuritaire, mais on constate que la situation se détériore à grande vitesse », déplore-t-il.

Depuis l’arrivée au pouvoir de la junte, environ 665 attaques ont été perpétrées, principalement dans le Nord et l’Est, causant la mort de plus de 800 personnes, selon l’ONG Armed Conflict Location & Event Data Project (Acled).

Quelques semaines avant le putsch, des manifestations avaient éclaté à Ouagadougou pour fustiger l’incapacité du régime du président déchu, Roch Marc Christian Kaboré, à répondre à cette insécurité croissante. Le cycle de violences avait atteint un point critique avec l’attaque perpétrée à Inata, dans le nord du pays, le 14 novembre 2021, au cours de laquelle une cinquantaine de gendarmes avaient été tués, alors que des renforts avaient été réclamés.

Selon Mahamoudou Savadogo, ancien gendarme et spécialiste indépendant des questions sécuritaires, l’assaut de Seytenga « risque lui aussi de fragiliser considérablement les autorités ». « D’autres drames sont survenus depuis leur arrivée au pouvoir, comme à Madjoari, dans l’Est, où 50 personnes ont été tuées le 25 mai. Nos forces armées continuent à faire face aux mêmes problèmes, ceux de la coordination entre les unités et du manque de moyens. On commence clairement à être débordés par la situation », alerte-t-il.

Pas de demande d’appui à « Barkhane »

Pour autant, à Seytenga, les autorités n’ont pas formulé de demande d’appui à la force française antiterroriste « Barkhane », qui peut intervenir dans le pays en cas de besoin depuis la signature, fin 2021, d’un accord avec l’ancien pouvoir de Roch Marc Christian Kaboré. Selon une source sécuritaire française, la junte se trouve actuellement « sur une ligne de crête » : « Elle fait face à une insécurité galopante mais, en même temps, elle tente de ménager une opinion nationale de plus en plus en plus hostile à la présence militaire française, en évitant d’avoir recours à Paris. Elle doit trouver le juste milieu. »

Depuis le mois de mars, l’EIGS fait monter la pression dans toute la zone dites « des trois frontières », accélérant le rythme de ses attaques dans le but de conquérir le plus de positions possible à l’approche de la saison des pluies, période pendant laquelle les déplacements deviennent plus difficiles. Au Mali voisin, dans la région frontalière de Ménaka, au moins une centaine de civils ont été tués depuis la fin du mois de mai, selon l’ONG Acled, sans que la junte, au pouvoir depuis le double coup d’Etat d’août 2020 et de mai 2021, ne soit parvenue à l’empêcher.

A Bamako, nombre d’observateurs et de diplomates craignent que les violences n’augmentent encore à la fin de l’été, quand « Barkhane » aura définitivement plié bagage. Engagés dans un processus de retrait du pays depuis l’automne 2021, les militaires français ont officialisé leur départ de la base de Ménaka lundi, et sont désormais uniquement positionnés à Gao. L’avenir de la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma), dernier rempart militaire international dans le pays, inquiète aussi. Les membres du Conseil de sécurité de l’ONU, qui débattent actuellement de son mandat, ont jusqu’au 29 juin pour décider du renouvellement de la mission.

« Il est urgent que les pays frères du Mali et du Burkina Faso puissent se relever », a souligné, le 9 juin, le président nigérien, Mohamed Bazoum, en tournée dans l’ouest du pays. Car, « dans cette zone “des trois frontières”, a-t-il rappelé, quand vous passez la frontière du Niger, vous n’avez affaire qu’à des espaces occupés par les terroristes ».

Le 12 juin, une nouvelle attaque a visé les forces de sécurité burkinabées à Yakouta, une bourgade située à seulement 12 kilomètres de la ville meurtrie de Seytenga. Quatre policiers ont été tués, selon un bilan dressé par les autorités.

via LeMonde

A lire aussi

Commentaires

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Instagram

#LuBess